Richard Millet : enfin seul contre tous !

A lire ses trois livres publiés chez Pierre-Guillaume de
Roux, Langue fantôme suivi de ce trop fameux Eloge littéraire
d’Anders Breivik, et De l’antiracisme comme terreur littéraire, deux
récits polémiques qu’un habitué de Millet trouvera sans surprise et peu à même
de convaincre autre qu’un déjà convaincu, et Interieur avec deux femmes,
très beau récit de voyage qui prolonge les deux essais et d’une certaine
manière les rend inutiles – Millet essayiste n’étant finalement jamais meilleur
que dans ses romans – on est partagé entre l’envie de tirer son chapeau à
l’auteur, surtout dans le contexte actuel, pour son courage, sa sincérité, et
cette « qualité de témoin » qu’en effet « au sein du monde
horizontal » ou nous sommes, « l’Autre » fait tout
pour dénier, et l’envie de lui dire que sa misanthropie a fait long feu, que
son déclinisme tourne en rond, et que s’il y a dérapage, ce n’est pas tant sur
le plan politique que sur le plan critique.
Donc, Umberto Eco s’est rasé la barbe et la Rose,
fournissant une version « relookée », plus « fun », plus
« high tech », sans latin ni théologie, de son plus célèbre roman, en
attendant sa version en Video Game, et de fait illustre ce qu’est en train de
devenir la littérature mondiale.
Un pur objet de consommation, de
paupérisation, d’analphabétisation, de déperdition et qui fait que ce ne sont
plus que Dan Brown et consorts, héritiers, selon lui, d’Alexandre Dumas et de
Conan Doyle (!!), qui dominent le marché. La narration est devenue une
« narratique ». Le Logos un logos. La transcendance a été laïcisée.
La haine du temps a fait le reste. Les
mots « mademoiselle » et « race » ont été prohibés (et ce
sera bientôt le tour de « sang », « origine », « frontière »,
« racine »). La googuelisation du monde et la wikipédisation du
savoir sont en marche (et pour Millet, amoureux proustien des noms, c’est un
supplice que de prononcer ceux de David Zuckerberg, Steve Jobs et Bill Gates).
Tout cela à cause du plan Marshall (!!) qui a déshistoricisé l'Europe depuis belle lurette - Millet étant finalement bien moins anti noir et anti arabe qu'anti américain. La France n’est de toutes façons plus ce qu’elle était depuis mai 68 et depuis
juillet 1789 – les deux dates évidemment honnies par l’auteur de Dévorations.
Sans oublier l’Opéra Bastille qui a été construit comme un centre de sécurité
sociale et François Hollande qui a été élu. Le meilleur
des mondes, c’est
maintenant.


Pourtant, ce n’est pas tant la posture du
provocateur qui nous émeut, après tout de bonne guerre, que la propension qu’il
a, au nom d’une exigence littéraire qui finit par se mordre la queue, à émettre
des jugements sans appel sur des auteurs aussi lus et aussi aimés depuis un
siècle ou deux que Alexandre Dumas et Conan Doyle et de manière générale à
croire que la mauvaise littérature (ce que ne sont, grands dieux, ni le père
d’Aramis ni celui d’Irena Adler) pourrait endiguer la bonne. En fait, Millet
confond l’élitiste et l’élitaire.
Et
c’est la raison pour laquelle on lui préfèrera la sagesse débonnaire
d’un John Cowper Powys qui, dans son introduction aux Plaisirs de la
littérature, expliquait pourquoi littérature populaire et littérature
savante se complétaient et que peut-être même, la première pouvait mener contre
toute attente, à la seconde :

Que Millet relise Les trois mousquetaires, ça lui fera beaucoup de bien !
Pierre Cormary
Richard Millet, Langue fantôme, suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik, Pierre Guillaume de Roux, août 2012, 120 p. 16 €
Richard Millet, De l’antiracisme comme terreur littéraire, Pierre Guillaume de Roux, août 2012, 93 p., 14, 90 €
Richard Millet, Intérieur avec deux femmes, Pierre-Guillaume de Roux, août 2012, 141 p., 16,90 €
> Lire également la critique de Gerald Messadié.
4 commentaires
Le plus grand écrivain français vivant. Dommage que cela ne vous saute pas aux yeux. On ne commencera réellement à le lire qu'après sa mort. C'est toujours la même chose.
Concernant l'Eloge littéraire d'Anders Brevik, bien sûr que le titre est ironique, le contenu du livre n'est aucunement une apologie du tueur norvégien. Il suffit de lire. C'est une variation à la Baudrillard sur le Mal et la littérature. Le titre évidemment relève de l'antiphrase, comme l'Eloge de la folie d'Erasme. Il n'est pas anodin non plus que cet essai soit précédé par Langue fantôme et non publié à part. La disparition de la littérature a peut-être quelque chose à voir avec l'acte irréfléchi de Breivik.
Le Monde vient de publier un article d'Annie Ernaux,
"Le pamphlet fasciste de Richard Millet déshonore la littérature, article adoubé par ces "tous" contre lesquels Millet est dorénavant seul (liste des gardiens du temple en fin d'article)
Merci d'avoir cité la phrase particulièrement intelligente de ce JC Powis-que je ne connaissais pas- "Un homme qui aime vraiment les livres considère avec une indulgence infinie les goûts littéraires des gens les plus simples". Si on juge les critiques littéraires des medias à cette aune, bien peu aiment véritablement la litterature...
Désolé, mais pourquoi avoir écrit ça? Était-ce commandé par un éditeur quelconque?






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