Madame Bovary, de Flaubert : Analyse et Résumé (3/3)

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Analyse et résumé : Madame Bovary, de Gustave Flaubert (3/3)

 

Troisième partie : Structure du roman Madame Bovary

(Suite de la Deuxième partie : Analyse et psychologie du personnage d’Emma Bovary)

 

La composition de Madame Bovary (lire le résumé court) de Gustave Flaubert est une merveille. L’auteur a trouvé le moyen de nous faire vivre de la vie d’une petite ville sans que les mille tableaux où il nous la montre empiétassent jamais sur le personnage principal et en détournassent notre attention. Emma occupe toujours le centre du tableau, et nous ne cessons jamais de la voir et de la sentir présente, même quand on nous entretient de Tuvache ou de Binet. L’arrangement de la scène du comice agricole est cet égard un chef-d’œuvre, mais remarquez que toutes les scènes sont disposées d’une manière analogue et qu’il n’en est aucune qui, intéressante par elle-même, ne nous ramène au personnage central au moment même qu’elle semble nous en éloigner. Rien, à cet égard, ne prête à la critique, si ce n’est peut-être le prologue, à savoir le premier mariage de Bovary ; mais il convient de songer qu’il faut faire comprendre comment Bovary a pu épouser Emma. Être sans initiative, il a dû être marié une première fois par sa mère. Ce n’est que veuf et comme émancipé par un premier mariage qu’il est assez hardi pour se marier lui-même, en étant, du reste, singulièrement aidé dans cette démarche. Peut-être aussi les représentations d’opéra à Rouen, après l’épisode de Rodolphe, ne sont-elles pas très bien placées. Elles devaient l’être plutôt au début du volume, non très loin du bal chez les châtelains où est invitée Mme Bovary. Ce sont choses du même ordre, révélations de la même espèce, devant servir dans l’esprit d’Emma d’aliments aux mêmes rêves et aux mêmes confus désirs. Mais ceci n’est qu’un détail.

 

L’esprit général du livre est d’un écrivain consciencieux, sévère et hautain. Il est d’abord le souci de faire vrai, avec la plus rigoureuse et la plus inattaquable exactitude. Il est ensuite la haine et le mépris (trop marqués) du bourgeois de province, de l’homme « qui a des façons basses de sentir », et sans doute, on peut trouver, avec Sainte-Beuve, que le soin est poussé, trop loin de n’admettre dans cette petite agglomération humaine aucune âme vraiment généreuse et aucun esprit élevé. C’est certainement un roman misanthropique. Mais ne voudra-t-on donc jamais reconnaître que le roman réaliste est la peinture de la moyenne de l’humanité et que l’âme généreuse, l’esprit élevé sont des exceptions ? Est-il vrai que la moyenne de l’humanité est composée d’êtres qui ne sont ni des vertueux ni des coquins, mais des esprits vulgaires, des égoïstes, des vaniteux, des avares et des maniaques ? Or s’il n’y a aucun vertueux proprement dit dans Madame Bovary, il n’y a pas un coquin, pas un. Flaubert n’a pas même montré ses personnages méchants. Il n’a fait aucune mention des hostilités et haines enragées si communes dans les petites villes. À peine quelques commérages. Ses personnages sont, les uns de bonnes gens, les autres presque de bonnes gens. Ils sont égoïstes et ils sont des imbéciles, voilà tout. Est-ce si loin de la vérité moyenne, vue de l’œil d’un misanthrope ? Et c’est bien l’occasion de délimiter exactement le misanthropisme de Flaubert. Flaubert a été misanthrope, non pas en tant que trouvant les hommes méchants, mais en tant que les trouvant des sots. Il a détesté la bêtise humaine avec exécration et fureur. Elle l’exaspérait. Mais il a peu cru à la méchanceté des hommes et semble l’avoir considérée comme négligeable. Ce n’est pas une misanthropie très féroce.

 

Et enfin, à un autre point de vue, ce livre est un acte de réaction ardente contre le romantisme. Souvent le livre paraît n’être pas autre chose qu’un pamphlet contre le romantisme et un réquisitoire contre l’influence de celui-ci. Responsables des égarements de Mme Bovary, Walter Scott, Byron, Lamartine, George Sand, les albums et les keepsakes ; responsable des égarements de Mme Bovary toute la littérature d’imagination et de sensibilité. Un autre livre de Flaubert est intitulé L’Éducation sentimentale, celui-ci pouvait être intitulé L’Éducation romanesque. Il est curieux, et honorable du reste pour l’un et pour l’autre, que Flaubert et George Sand soient devenus des amis qui s’aimaient de tout leur cœur vers la fin de leur vie. Pour commencer, Flaubert pouvait passer pour un ennemi furieux de George Sand. Emma, c’est l’héroïne de George Sand dépoétisée et tournée au ridicule. « Voulez-vous savoir quel est le fond de Valentine, d’Indiana et Lélia ? Le voici ; c’est Emma Renault », semble dire Flaubert à toutes les pages de son roman. « Et voulez-vous-savoir ce qu’est une femme qui a fait son éducation dans les romans, de George Sand ? Le voici, c’est Emma Rouault. » De sorte que le terrible contempteur des bourgeois a écrit un livre qui est directement inspiré de l’esprit des bourgeois de 1840. Leurs récriminations contre le romantisme « réhabilitant et poétisant la courtisane », contre George Sand muse de l’adultère, se retrouvent précisément, et mis en acte et en faits, dans Madame Bovary.

L’intention n’est pas douteuse. À chaque ligne du roman est écrit « Les, bourgeois sont des sots ; mais la femme qui a des aspirations à la vie artiste et qui veut échapper au bourgeoisisme est la plus sotte entre tous. » Le dualisme éternel de Flaubert et qui était un de ses tourments, une de ses gènes et une de ses forces, se retrouve ici. Il avait en lui un romantique qui trouvait la réalité plate, et un réaliste qui trouvait le romantisme vide, et un artiste qui trouvait les bourgeois grotesques, et un bourgeois qui trouvait les artistes prétentieux, et le tout était enveloppé d’un misanthrope qui trouvait tout le monde ridicule. Si Madame Bovary est-un si grand chef-d’œuvre, c’est que Flaubert s’y est mis tout entier et que le livre a été écrit par un romantique qui s’offre des têtes de bourgeois comme figures à nasardes, et par un réaliste qui analyse un cerveau d’héroïne de Sand pour montrer à quelles billevesées se ramène et se réduit sa spiritualité ambitieuse. Et aux deux opérations, il a pris un plaisir extrême, qui n’était pas sans férocité. Trouver le moyen d’exhaler à la fois toutes les haines du romantisme contre le bourgeois, et toutes les rancunes du bourgeois contre le romantisme, il y avait du ragoût.

 

Quant à la moralité de l’œuvre, je n’en dirai rien du tout. Madame Bovary peut être funeste ou salutaire. Il est très facile de prendre Emma pour modèle en se disant que rien n’est plus simple que d’éviter les faute d’économie domestique qui seules, et non pas son inconduite morale, l’ont menée à la mort ; et le livre sera parfaitement corrupteur. Il est facile aussi de croire, comme l’auteur, que le désordre moral et le désordre matériel s’enchaînent toujours, et, l’un associé l’autre, mènent à toutes les ruines ; et le livre sera d’une haute moralité. À tout prendre, c’est selon l’esprit dans lequel il sera lu qu’il sera bon ou mauvais, ce qui revient à dire que chacun le fera ce qu’il est lui-même et que, par conséquent, il est en soi indifférent. Si l’on veut, en reprenant le mot célèbre qui n’est pas juste du tout, ce livre est moral comme l’expérience. Seulement l’expérience n’est pas morale. Elle n’est pas immorale non plus. Elle n’enseigne nullement le vice, puisque le vice ne réussit guère. Elle n’enseigne aucune ment la vertu, puisque la vertu ne réussit pas non plus beaucoup. Elle enseigne un entre-deux, qui est fait de prudence et de soin d’éviter l’excès en toutes choses, en bien comme en mal. Elle enseigne l’ordre, la régularité, la probité, l’exactitude et la prévoyance toutes les qualités moyennes qui ne sont pas des vertus. Tout livre réaliste, par définition, s’il est bien fait, enseignera cela et n’enseignera pas autre chose. Madame Bovary est un livre réaliste très bien fait.

 

> Première partie : Biographie et psychologie des personnages de Madame Bovary

 

> Deuxième partie : Analyse et psychologie du personnage d’Emma Bovary

 

 

[D’après Émile Faguet, Flaubert, Paris, Librairie Hachette et Cie, 1899]

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